Fred

Je fumais mon dernier clope avant de prendre place dans le train. Direction : un week-end en amoureux avec Gérard.

Tu t’es approché. Timidement, doucement, mal en point. Je ne sais lequel de nous deux était le plus gêné.

Tu m’as demandé si je n’en avais pas une autre pour toi. Non. Je t’ai proposé de prendre la mienne.

Tu m’as souri, a regardé ma valise et tu m’as dit de la terminer. Qu’avec mon long voyage j’en aurais plus besoin que toi. Et je t’ai souri.

Tu es resté là. Tu m’as raconté.

Tu m’as raconté comment quelques jours auparavant on t’avait cassé la gueule et dépouillé du peu que tu avais. C’est pas grave tu m’as dit. C’était juste chiant pour ta pièce d’identité.

Tu m’as demandé si je connaissais Boulogne-sur-Mer, Marseille. Et d’autres encore. Toutes ces villes que tu aimes beaucoup. Tu t’es moqué de moi, ça ne servait à rien de partir loin si je ne connaissais pas tes villes.

Tu m’as raconté que tu avais revu ton père à Noël dernier. 6 ans que tu ne l’avais pas vu. Mais ta mère tu n’as pas pu. Tu ne savais pas qu’elle était décédée. Comment tu aurais pu le savoir, tu n’as pas d’adresse depuis si longtemps.

Ton frère et ta sœur sont arrivés. Tu m’as raconté la belle maison de l’un, le somptueux appartement de l’autre. La fierté et la joie dans tes yeux Fred quand tu m’as raconté tout ça.

Je t’ai demandé pourquoi tu n’allais pas chez eux. Le temps de guérir tes blessures. Ton épaule démontée. Le temps de refaire tes papiers.

Tu m’as répondu que tu ne voulais pas les ennuyer. Que toi aussi tu avais cette vie là avant. Que tu n’avais pas choisi de vivre dans la rue. Que tu avais tout perdu, parce que tu aimais trop les fanfreluches.

On est resté encore un moment tous les deux. A rire des passants, et se plaindre du temps.

Le train s’est annoncé en gare. Je t’ai proposé de l’argent. Tu as refusé. Tu m’as remercié de t’avoir écouter. En vrai c’est moi qui te remercie de m’avoir raconté ta vie.

Quelques jours plus tard je suis rentrée sur Paris, je t’ai cherché du regard pour te raconter mon voyage et t’offrir une cigarette.

Je ne t’ai pas vu. Je préfère m’imaginer que tu es reparti dans une autre de tes villes.

1 comment for “Fred

  1. 15 octobre, 2014 at 11 h 53 min

    très émouvant cette rencontre… C’est vrai on fuit la misère, la marginalité, elle nous effraie… Pourtant il y a pas si longtemps, lui ou elle c’était moi, ou presque… Un peu de partage, de communication, je pense que c’est avant tout ce qui manque, quand tu as tout perdu…

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